jeudi 13 juin 2024

Mystère au Fort Bloqué, de Farid Afifi : un premier roman policier local réussi avec brio

    Mystère au Fort Bloqué constitue le premier roman, roman policier de Farid Afifi qu'il signe avec brio. Il s'agit d'un roman local (pour les Lorientais) où le lecteur retrouve de nombreux lieux qu'il connaît déjà, ce qui en est des plus agréable. 

    C'est l'histoire de Julie et Malik qui enquêtent sur une guerre de gangs, ESUS et Athéna, portant chacun des tatouages d'apartenance à leur groupe, qui règnent sur le marché de la drogue dans le pays lorientais. 

    Divisé en 29 chapitres, le premier constitue l'interpellation de Dylan, chef du gang ESUS. La victoire se fête au commissariat en même temps que le départ en retraite de Clément, le commissaire, dont les deux jeunes officiers sont très proches. Celui-ci est remplacé par Gildas qui, lui, ne soutient pas son équipe, la critique, s'emporte facilement et adopte des comportements des plus étranges qui déstabilisent Malik et Julie. 

    Quelques temps après, les officiers de police découvrent la cheffe du groupe Athéna, Leila, assassinée au Fort Bloqué alors que le gang ESUS est déjà en détention. Meutre commandité de prison ? Règlement de compte au sein d'Athéna ? Le Fort va, lui aussi, devenir source de mystère. Les policiers mettent tout en oeuvre, avec Vincent, jeune informatitien, pour tirer cette affaire au clair. 

    Le roman est constitué d'énormement de dialogues dans lesquels l'auteur s'efforce d'employer le langage adéquat pour chaque protagoniste : langage simple, soutenu ou argot.

    L'auteur tient son lecteur sans cesse en haleine car l'affaire est bien plus complexe qu'elle n'y paraît et il s'avère que toutes les ficelles sont liées. Un premier roman d'une grande réussite et, qui comme l'intitule le titre du dernier chapitre "Le début de la fin" ainsi que l'excipit, donnerait-il peut-être lieu à une suite ? Ceci est à espérer.


mercredi 12 juin 2024

Le goût des mères


"Qu'elle suscite la passion, la tendresse, la haine, la rancoeur, l'admiration ou simplement l'amour, la mère de chair demeure celle dont le corps fut neuf mois durant notre oeuf et notre nid. Une intimité que l'absence de souvenirs concrets rend inoubliable." Michèle Gazier

     

    Le goût des mères, publié en 2012 aux éditions du Mercure de France, constitue un ouvrage collaboratif avec des textes choisis et présentés par Michèle Gazier.

L'ouvrage se divise en 4 parties : 

- Mères courages, femmes fortes, mères sacrées et sacrées mères

- Mère malade, mère morte

- Mères détestées et détestables

- La mère aimée, admirée

    De la libération par l'écriture à la souffrance, ce petit receuil regroupe des extraits d'oeuvres des plus variés. D' Annie Ernaux à Albert Cohen, en passant par Roland Barthes, Elias Canetti, Albert Camus ou en core Boualem Sansal, l'écriture sur la mère est représentée dans tous ses états.

    Dans Une femme, publié en 1987, livre consacré à sa mère, tandis que La place est consacrée à son père, Annie Ernaux évoque l'importance du souvenir et sa difficulté à admettre la disparition maternelle : "Dans la semaine qui a suivi, il m'arrivait de pleurer n'importe où. En me réveillant, je savais que ma mère était morte. Je sortais de rêves lourds dont je ne me rappelais rien, sauf qu'elle y était, et morte." "Je ne retrouve ainsi que la femme de mon imaginaire, la même que, depuis quelques jours, dans mes rêves, je vois à nouveau vivante, sans âge précis, dans une atmosphère de tension semblable à celle des films d'angoisse." Admettre la mort et la poser sur papier, comme pour l'ancrer, pour la réaliser, constitue une véritable étape de souffrance : "Il y aura trois semaines demain que l'inhumation a eu lieu. Avant-hier seulement, j'ai surmonté la terreur d'écrire dans le haut d'une feuille blanche, comme une début de livre, non de lettre à quelqu'un, "ma mère est morte"".

    Cette souffrance de l'écriture de la mort est omniprésente dans Le livre de ma mère d'Albert Cohen, publié en 1954 : "Souris avec ton deuil plus haletant qu'une peur. Souris pour croire que rien n'importe, souris pour te forcer à feindre de vivre, souris sous l'épée suspendue de la mort de ta mère, souris toute ta vie à en crever et jusqu'à ce que tu en crèves de ce permanent sourire." Ici, la douleur est exacerbée par l'écriture, celle-ci ne l'apaise aucunement. Ceci fait écho chez Boualem Sansal dans Rue Darwin publié en 2011 : " L'homme face à la mort qui emporte la vie qui lui a donné la vie est confronté à un trouble qui dépasse l'entendement même de Dieu."

    Chez Roland Barthes, l'oubli, la négation de la mort est une manière de survivre : "Cette absence bien supportée, elle n'est rien d'autre que l'oubli. Je suis, par intermittence, infidèle. C'est la condition de ma survie; car si je n'oubliais pas, je mourrais." (La Chambre claire, 1980).

    Enfin, comment ne pas citer le fameux incipit de L'Etranger d'Albert Camus : "Aujourd'hui, maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas. J'ai recçu un télégramme de l'asile : "Mère décédée. Enterrement demain. Sentiments distingués". Cela ne veut rien dire". Devant l'absurdité de la mort de sa mère, le protagoniste du roman, Meursault, va provoquer l'absurdité de sa propre vie.

    Nombreux sont les écrivains à avoir écrit sur leur mère : avec admiration, joie, tristesse inconsolable, mais aussi rancoeur et haine. La mère reste au centre de l'évolution et de la transformation de l'être humain. 

"L'amour d'un père est le plus vaste, celui d'une mère le plus violent de tous; mais l'un comme l'autre sont d'une telle force que l'affection fililale parvient très rarement à les égaler". Pétrarque, Contre la bonne et mauvaise fortune.


lundi 10 juin 2024

Jorge Amado, Bahia de tous les saints : un roman brésilien carnavelesque

 

    Bahia de tous les saints de Jorge Amado, traduit du brésilien par Michel Berveiller et Pierre Houcade, est publié pour la première fois au Brésil en 1935, puis en France en 1938.

    L'oeuvre se décline en 28 chapitres, à Bahia, capitale brésilienne du peuple noir des esclaves africains. L'auteur lui-même y est né en 1912.

    Il s'agit d'une ville païenne superstitieuse où où l'auteur y décrit les joies et les peines du peuple. Le quotidien de ses habitants ressemble à un véritable carnaval, tant dans le fond que dans le style, ce qui fait toute la richesse et l'originalité de ce roman on ne peut plus burlesque.

    La trame de l'oeuvre est menée par le protagoniste principal : Antonio Balduino. Boxe, cirque, solidaire de ses camrades à la grève, Antonio ne manque pas de ressources.

    Le roman est rythmé par les noms de personnages les plus rocambolesques les uns que les autres : Zé la Crevette, Augusta-des-Dentelles, Le Gros, Virato-le-Nain... Ce qui s'y passe dans la rue et dans les bars, notamment à "La Lanerne des Noyés", répère de Bahia, relève d'un perpétuel carnaval comme l'on retrouve beaucoup dans les romans d'Amérique latine. La misère est telle mais le style si rocambolesque que le lecteur ne sait plus s'il doit en rire ou en pleurer. Une vraie pépite !

jeudi 6 juin 2024

Le peintre du dimanche, David Zaoui : un roman burlesque


    Avec Le Peintre du dimanche, publié en 2019, et initialement sous le titre Sois toi-même, tous les autres sont déjà pris, aux éditions Jean-Claude Lattès, David Zaoui livre à ses lecteurs les aventures rocambolesques d'Alfredo Scali, artiste-peintre au caractère des plus original vivant en HLM à Pantin. Inscrit au Pôle-emploi, il enchaîne de misérables petits boulots le temps de quelques heures afin de satisfaire son conseiller. 
     
    Mais Alfredo, bien que rejeté de toutes les galeries d'art, aspire à la peinture, persévère et revendique l'invention d'un "nouveau style" : "Je peins les rêves des animaux, leur inconscient", explique-t-il. Parallèlement à cette vie d'artiste maudit, Alfredo hérite d'une femelle capucin, nommée Schmidt, de Daisy, sa grand-mère, dont l’Alzheimer ne fait qu'empirer. Schmidt, éduquée par une association pour venir en aide aux personnes âgées, se révèle être des plus drôles et des plus espiègles ainsi que douée d'une intelligence hors norme. Dès lors, cette petite fripouille de capucin va changer la vie d'Afredo, et comment ! Elle se met à peindre des toiles qui, elles, ont du succès ! 
 
    Ce roman, rythmé par un humour constant, tant dans le style que dans les aventures, est une bouffée de fraîcheur. Du nom des personnages aux péripéties plus fantasques les unes que les autres, en passant par un échange épistolaire des plus hilarant entre le protagoniste et son conseiller Pôle-emploi, Bubard, ce roman teinté de burlesque est d'une originalité exceptionnelle.

mardi 28 mai 2024

Sofia Lundberg, Un petit carnet rouge : une structure originale au service d'une histoire touchante

 

"Tout le monde meurt. Les gens s'obstinent à vouloir vivre le plus longtemps possible mais ce n'est pas drôle, vous savez, d'être la plus vieille. La vie n'a plus de sens quand tous les autres sont déjà morts."

 

    Un petit carnet rouge, de Sofia Lundberg est l'histoire touchante de Doris, une vieille dame qui vit seule et dont les seuls liens sociaux sont désormais ceux avec sa nièce, Jenny et ses enfants, avec qui elle communique par vidéo sur son ordinateur, ainsi que le passage à son domicile des différentes auxiliaires de vie. 

    La structure du roman, avec le découpage des chapitres alternant souvenirs et quotidien de cette femme, noms du carnet biffés, tous emprunts d'une histoire, n'en est que plus originale. En effet, le roman alterne entre le quotidien de cette femme attachante, et les souvenirs de sa vie au travers de ce fameux "petit carnet rouge" offert par son père pour ses dix ans : "Dans ce carnet, tu vas pouvoir réunir tes amis, a dit mon père en souriant. Tous ceux que tu vas rencontrer au cours de ta vie. Dans tous les endroits passionnants que tu vas visiter. Afin de ne jamais oublier". 

    Et c'est ce que Doris a fait. Elle a scrupuleusement noté les personnes qui ont marquées son existence et a biffé leurs noms lors de leur décès. Chacune de ses personnes représente un moment de sa vie, une histoire. Cette femme, qui a la chance d'atteindre les quatre-vingt-seize ans, se voit néanmoins bouleversée : tout le monde s'en va, trop de noms sont biffés dans le carnet : "Elle a tant de souvenirs [...]. Tous ces gens qui un jour l'ont fait rire ou pleurer ne sont plus que des noms et des prénoms. Les morts changent dans la mémoire de ceux qui restent." C'est alors le moment pour Doris de revenir sur toutes les périodes de sa vie. L'auteure nous livre par ce roman une aventure romanesque des plus sensibles.

vendredi 5 avril 2024

Adrien Parlange, Les printemps (2022) : histoires d’une vie

 

    Avec son livre illustré intitulé Les printemps, publié en 2022, l’auteur nous livre des moments de vie, de ses 3 ans à ses 85 ans : « À 3 ans, je fais quelques pas dans la mer. L’image de mes deux pieds dans l’écume est la première que je garde en mémoire ». « À 85ans, je n’ai jamais autant aimé le printemps. »

 

 

 

    Certains évènements de l’âge adulte s font écho à son enfance : « À 30 ans, j’ai un enfant et je réalise enfin que je n’en suis plus un ». La trentaine du narrateur marque également l’évolution de la vie et de sa transmission : « À 32 ans, je fais faire à ma fille ses premiers pas dans la mer » ; « À 34 ans, c’est à mon tour de faire goûter une fraise des bois », ou encore : « À 36 ans, je ne confonds plus les serpents et les orvets.

    Ouvert, le livre est construit comme suit : ,sur celle de gauche un dessin sur fond de couleur représentant un moment de vie du narrateur et illustrant la phrase de la page de droite.

    De jolies pages cartonnées, découpées de façon à laisser entrevoir des fenêtres à chaque moment de vie.

    Le printemps comme renaissance, le printemps suivant comme évolution et nouveau cycle de vie.

    Adrien Parlange, artiste français, illustrateur, graphiste et auteur de littérature jeunesse signe ici un très bel ouvrage à posséder dans sa bibliothèque, pour petits et grands.

samedi 16 mars 2024

Jean-Luc Le Cleac’h, L’Hiver, saison de l’esprit : « Nos lectures sont toujours des marqueurs temporels ».

Jean-Luc Le Cleac’h, L’Hiver, saison de l’esprit : « Nos lectures sont toujours des marqueurs temporels ».

 

« Un espace limité qui contient le monde, c’est peut-être la meilleure définition d’une soirée d’hiver ».


 

Jean-Luc Le Cleac’h, auteur breton originaire de Concarneau et qui parcourt l’Europe depuis trente-cinq ans emmène le lecteur, avec L'Hiver, saison de l’esprit, publié en septembre 2021 aux éditions de La Part commune, au cœur de ses pensées autour de la saison hivernale : « Dans le silence de l’hiver, c’est là que l’on entend le plus distinctement le cœur battant du monde ».


L’Hiver, saison de l’esprit tend à une ode à l’hiver, prenant la forme d’un essai à tendance philosophique, découpé en huit chapitres thématiques.


Accepter le changement des saisons, c’est aussi accepter le temps qui passe : […] le passage des saisons, la rassurante rotondité du temps que procure la répétition, le cycle des saisons, est venu me délivrer de cette sensation mortifère d’une fuite inexorable du temps ».


    L’évocation de la lumière et de l’obscurité est omniprésente :

«  L’hiver est une saison de peu de couleurs, qui tend parfois au noir et blanc ».L’hiver, souvent associé à la grisaille et la tristesse, est ici transformé en éloge, éloge du temps qui permet de s’adonner à la lecture et à la réflexion, au coin du feu.

Aussi cite-t-il Flaubert afin d’étayer ses propos :

« Voilà l’hiver, la pluie tombe, mon feu brûle, voilà la saison des longues heures renfermées. Vont venir les soirées silencieuses passées à la lueur de la lampe à regarder le bois brûler et à entendre le vent souffler. Adieu les larges clairs de lune sur les gazons verts et les nuits bleues toutes mouchetées d’étoiles. » (À Louise Collet, le 28 septembre 1846. Lettres à sa maîtresse, Tome 1).

    L’auteur recourt à de nombreuses références historiques et littéraires afin d’asseoir et de préciser ses pensées. L’ouvrage est organisé selon différents chapitres tels que « Lumières d’hiver » ou « Voyage en hiver ». Il défend l’idée que l’hiver constitue la saison pendant laquelle il est possible de prendre son temps. C’est aussi celle de la redécouverte de la lecture et celle où il y a le moins d’obligations extérieures :

« Si la lecture évoque l’hiver, c’est sans doute aussi que toute lecture agit comme un renforcement de notre intériorité ; dès lors que nous passons plus de temps à l’intérieur de notre domicile, les deux notions, nouent ainsi, presqu’à notre insu, des liens subtils. »

    Ainsi, l’hiver permettrait une sorte de communion littéraire avec la nature, loin du chaos de la société, et représenterait, à ce ce titre, la saison de la tranquillité et donc de l’esprit :

« J’habite l’hiver, lové dans les mots qui le décrivent, le constituent et lui donnent corps. Je me sens bien dans la chaleur et la senteur du bois sec qui brûle, et laisse sur les objets et les vêtements, une odeur discrète, un léger parfum, qui est celui-là même de l’hiver, mieux encore de l’idée d’hiver. ». Cette idée est notamment omniprésente au sein du chapitre « L’hiver : du temps pour soi… et pour les autres. »

    L’omniprésence de la nuit en hiver est ici loin d’être anxiogène, bien au contraire. Ces propos de Michèle Perrot, extraits de Histoire de Chambres, résument parfaitement l’idée que se fait l’auteur des nuits hivernales : « Opposé au jour discipliné et soumis, la nuit représente la liberté ».

    Aussi l’auteur exprime-t-il avec ses propres mots : « L’imaginaire de la nuit… toutes ces sensations nées ou liées à l’absence de lumière, et qui font que la nuit, toujours, est bien plus vaste que le jour. La raréfaction de la lumière fait naître une profusion de sensations, d’une étendue et d’une profondeur que le jour pourrait à juste titre lui envier. » Il poursuit en écrivant que « la nuit, l’hiver, se renforcent mutuellement l’un l’autre. […] Toujours est-il que le desserrement des contraintes sociales qui accompagne la venue du soir et de la nuit, se conjugue dans ma perception avec les plages de temps libres qu’offre généreusement l’hiver. »


    Jean-Luc Le Cleac’h parvient avec brio à emporter le lecteur avec lui dans ses plus profondes pensées et réflexions. Chers lecteurs et chères lectrices, si comme comme beaucoup, l’hiver est pour vous interminable, triste et angoissant, lisez ce petit ouvrage qui vus fera apprécier cette saison avec toutes les vertus cachées qu’elle comporte et que l’auteur parvient à nous transmettre.